Katz-Mazilu I. La prison, une institution de (non-) soin et l’art-thérapie // Cliniques. — 2019. — № 18, vol. 2. — P. 124–138. — DOI: 10.3917/clini.018.0124

La prison, une institution de (non-) soin et l’art-thérapie

« C’est par l’aide apportée à l’être humain pour faire face à la cruauté du monde,

à l’insupportable de la souffrance, de la peur de la mort, des séparations,

des deuils et des échecs, que la démarche artistique et les oeuvres d’art acquièrent

une valeur métaphysique et ontologique. Certainement pas par le simple divertissement,

qui est un déni de réalité. »

© Salvador Dalí, Autoportrait mou avec du lard grillé
La prison, une institution de (non-) soin et l’art-thérapie

La prison, une institution

de (non-) soin et l’art-thérapie


Prison, a (non) Care Institution and Art Therapy


Irina Katz-Mazilu


Dans le silence plein (Rilke, 1998 ; ffat, 2014), on entend les respirations
des gens, le bruissement des feuilles, des craies, le déchirement
des bouts de papier, le crissement des plumes, l’écoulement des
encres et des peintures, le choc d’un objet qui tombe dans un geste
rendu maladroit par la tension émotionnelle.

Je peux entendre les pensées qui coulent, les conséquences qui
découlent, saisir les moments de jubilation ou de désespoir, de
confiance ou de confusion anxieuse. Je peux moi-même garder le
silence ou bien m’approcher, en silence toujours ou avec des mots.
Il arrive qu’une défaillance, quelquefois d’une certaine gravité, se
manifeste au moment même où je me situe physiquement proche.

C’est bien la spécificité de l’art-thérapie qui s’y dévoile. L’angoisse
y est contenue physiquement, la production et l’art-thérapeute sont
tous les deux des objets trouvés/créés pour conjurer la peur de l’effondrement
(Winnicott, 1969).

L’art : physique et métaphysique

La création artistique est elle-même un objet trouvé/créé dont la finalité
rejoint, rejoue et prolonge le temps des phénomènes transitionnels
(Winnicott, 1998). À partir de la créativité primaire inhérente à l’humain
et plus généralement encore à l’ensemble du vivant, l’artiste se
spécialise dans l’expression et le partage de son vécu avec soi-même
et autrui, en cultivant et développant sa sensibilité pour une ou
plusieurs médiations – visuelle, sonore, tactile, olfactive, gustative,
gestuelle… – et avec un savoir-faire acquis par des apprentissages
guidés ou autodidactes.

L’objet d’art se déploie dans un espace-temps concret, physique, il a
des caractéristiques descriptibles et mesurables : dimensions, durée,
poids, nombre de mots, tonalités des sons, amplitudes des gestes…
Suivant le contexte historique/sociologique et la personnalité du créateur,
cet artefact 1 peut obéir – ou non – aux règles, normes, doctrines
et idéologies de toutes natures que la vie sociale exige et impose.
L’artiste d’aujourd’hui est le seul acteur social qui peut s’octroyer le
droit de contrevenir aux normes de sa profession, quelquefois même
aux normes culturelles et sociales. Mais, dans le domaine artistique,
contrarier la norme est devenue une norme à son tour et il s’ensuit
une diminution de la valeur ontologique de cet acte. Le péril n’est
plus de contrarier le bourgeois comme du temps du dadaïsme et
du surréalisme des origines. Avec l’art postmoderne le danger pour
un artiste est de contrarier l’obligation de contrarier, de ne pas se
conformer au conformisme du non-conformisme, de la contrefaçon
artistique, du marché de l’art. Au risque de rester inaperçu. Le pire,
c’est l’indifférence…

La véritable finalité de la création artistique réside dans la possibilité
d’explorer les questions existentielles sans se trouver dans l’obligation
de donner des réponses définitives, universelles, démontrables
et incontestables – à la différence de la recherche scientifique naturellement
soumise à ces exigences. Il ne s’agit pas de séparer art et
science pour en faire des opposés, mais au contraire de les adjoindre

1. En anthropologie, produit ayant subi une transformation, même minime, par l’homme,
et qui se distingue ainsi d’un autre provoqué par un phénomène naturel – Dictionnaire
Larousse.

en tant que phénomènes complémentaires – car coexistent bel et bien
l’art de la science et la science de l’art. Il s’agit de leur permettre de
s’agréger dans un système qui devienne plus que la simple somme
de ses composantes. Il s’agit aussi de dépasser la dichotomie sciences
dures/sciences molles… car que dire du parallèle métaphorique
sexuel et sexiste de ces adjectifs ? Les sciences de la nature seraient
dures, donc masculines et sûres (mais la nature masculine est-elle si
sûre ?), alors que les sciences humaines seraient molles donc féminines
et un peu confuses… Cela prêterait à sourire si les conséquences
n’étaient pas si graves dans le monde de la santé et du soin. Il ne faut
pas s’étonner que les sciences humaines – dont l’art-thérapie – soient
les « parents pauvres » du monde scientifique et universitaire. L’exigence
de preuves mesurables d’une efficacité médicale appauvrit la
réflexion sur la créativité et l’imaginaire, au risque de conduire à des
applications pathogènes, notamment dans les institutions de soin.
D’où la peur…

Et l’institution de soin ?

Ayant eu l’occasion de travailler dans des cadres très divers : clinique
psychiatrique et neuropsychiatrique, services sociaux, associations
autour du handicap, en ville également, j’ai pu constater à quel point
les problématiques s’imbriquent dans un cercle vicieux. Quelle que
soit la porte d’entrée dans ce cercle, les difficultés psychosociales s’arriment
les unes aux autres, s’enchaînent et reviennent jusqu’à devenir
sources de troubles, circulant à l’infini et de plus en plus vite sur la
pente d’une sorte de ruban de Moebius infernal… jusqu’à la catastrophe,
le passage à l’acte, la mort psychique voire physique.

Et que dire de cette institution de non-soins qu’est la prison, où se
retrouvent celles et ceux qui sont passés à l’acte ? Certes, il ne viendrait
à l’esprit de personne de considérer que la prison serait une institution
de soin. Néanmoins, la quasi-totalité des « habitants » en ont besoin,
à divers degrés, détenu(e)s comme détenant(e)s… Remarquons au
passage que nous disons : détenus et surveillants, et non pas détenus
et détenants, ou bien surveillés et surveillants. Pour mieux marquer la
différence entre les deux catégories sans doute… bien que l’enfermement
laisse ses traces pour tous. Le milieu carcéral doit sanctionner la
transgression et pour ce faire il est amené à contenir un grand nombre
de personnes souffrantes. De nombreux soignants y interviennent :
psychiatres, psychologues, infirmiers et infirmières, et quelques art-thérapeutes
également. Tous se débattent quotidiennement avec les
paradoxes engendrés par la détention d’êtres humains, entre contention
et contenant… L’institution elle-même vit la difficulté des failles administratives,
des routines épuisantes, des souffrances devenant violences.
Elle se doit néanmoins d’assurer des soins… tout en punissant.
Dans ce cadre paradoxal, une approche créative et humaniste offre
un espace-temps où les questions existentielles peuvent surgir sans
obligation de réponse, dans un partage de réflexion facilité par la stratégie
du détour – et, surtout, sans violence.

Ayant travaillé en tant qu’art-thérapeute pendant douze ans dans une
des plus grandes prisons de France, avec des hommes et avec des
femmes, il m’a fallu beaucoup élaborer pour ne pas succomber à des
peurs archaïques que ce cadre ne peut que raviver : la peur de l’enfermement,
de la persécution, de l’effondrement, de la violence, de la
mort. Durant ces années, des échos de mes propres traces mnésiques
se sont fait entendre. Ainsi, un jour d’atelier, nous nous sommes vus
enfermés à clé par un surveillant lors d’une alerte. Les gens, assis
autour de la table de travail, se sont tus, têtes baissées. Lourd silence.
Un détenu dit : « S’il y a le feu, on brûle… » Il y a eu des cas, en effet.
J’ai ressenti une vague de panique monter dans ma gorge. Je me suis
vue, enfant, enfermée dans un ascenseur transparent dont j’avais eu
très peur. Pendant ces années de prison, je n’avais plus eu peur de
l’avion mais quelquefois, dans une salle de spectacle, j’avais peur
qu’il y ait le feu et la panique générale… L’enfermement induit des
pathologies spécifiques qui s’ajoutent à tous les autres troubles et
maux précédents. On peut estimer qu’avec le cumul des problématiques,
90 % des détenus souffrent de troubles psychologiques et/ou
psychiatriques 2. Pour les 10 % restants, c’est qu’on ne les a pas encore
dépistés, peut-être ? Le taux de suicides en prison est dix fois supérieur
à celui de la population générale. Et que dire des surveillant(
e)s ?
Ils accompagnent leurs enfants à l’école le long du mur de la prison

2. « Profil psychiatrique des détenus », Études et résultats, Dreci, n° 181, juillet 2002 et
« Le handicap plus fréquent en prison », insee, n° 854, juin 2002, dans Santé mentale, n° 71,
octobre 2002, p. 7.

en leur expliquant, je suppose, que les gens qui crient derrière les
barreaux sont des méchants. Leurs enfants n’ont-ils pas peur d’être
un jour punis de la même façon pour une de leurs fautes ?
Heureusement pour moi, m’est revenu, entre autres, un souvenir d’enfance
sur les explications que j’avais eues pour pouvoir ne pas succomber
à des vortex lors des baignades dans un grand fleuve sauvage et dangereux,
le Danube. J’avais alors appris à faire un pas de côté salvateur :
si vous êtes attiré par le fond, rien ne sert de lutter contre la force du
vortex. Bien au contraire, pour émerger il suffit de s’efforcer de faire un
pas de côté. Et surtout, pas de panique ! Le pas de côté permet de s’appuyer
sur le sol du fond d’eau et de se propulser vers la surface.
Le dessin ci-dessous tente d’illustrer cette opération de (auto)sauvetage.
On peut voir la spirale descendante comme une descente aux
enfers (celle de la noyade mais aussi de la dépression, de l’addiction,
du passage à l’acte…) – mais avec le bon pas de côté accompli, on
peut remonter vers la sortie du pétrin, seul(e) ou accompagné(e).
Fig.1 – Le pas de côté ou comment se sortir d’un vortex.
À noter que dans le langage courant, faire un pas de côté signifie avoir
transgressé les règles, pris le risque de se déséquilibrer et de tomber
dans le vide, avoir fait une erreur, voire pire – provoqué une catastrophe…
Tout un pan, fondamental, du travail en art-thérapie porte
sur la valeur de la transgression créative (Saigre, 2015). Il est difficile
de faire accepter qu’il n’existe pas de véritable création sans transgression
– puisque par définition le nouveau doit dépasser les limites de
l’ancien. La créativité est donc par nature transgressive – il s’agit de
tester les limites, comme le fait un enfant. Mais bien sûr toute transgression
n’est pas créatrice, la dynamique de la destruction/création
(Anzieu, 2000) est complexe. La stratégie du détour en art-thérapie
est un de ces pas de côté possibles. Pour illustrer mon propos, voici
quelques images du parcours sur cinq mois effectué par un détenu
africain, non francophone, très jeune – et accablé.
De la fig. 2 à la fig. 5, ses dessins expriment une avancée à partir
du désespoir quotidien de la détention vers un avenir meilleur…Il
dessine bien, travaille vite et avec facilité, sait utiliser les outils, écrit
bien en anglais, se montre tout à fait capable d’exprimer plastiquement
ses idées, sans paroles. Pour quelle raison est-il incarcéré ? Est-ce
un migrant – un clandestin ? Je n’en saurai jamais rien.
Fig. 2 – Une triste journée.
R., première production, « This is what I can see every day » dit-il (« Voilà ce que je peux voir
chaque jour »). Ce dessin a été realisé lors de la séance ayant pour thème : Une journée
dans la vie d’un personnage. Au début de sa présence dans l’atelier, R. est gêné par la
méconnaissance du français ; je lui propose de s’exprimer en anglais, je peux traduire. Il
hésite mais finit par se lancer. La possibilité d’être compris le rassure visiblement.
Fig. 3 – 272.
R., deuxième production, travail sur le thème : La Joconde vous parle. À la fin de cette séance, je lui demande quel serait le titre de sa production. Il me répond par une question, en anglais : « Pourquoi ma vie est-elle comme ça ? » Je le regarde en silence, droit dans les yeux, avec émotion et compassion. Finalement vient le titre : 272. Un numéro de cellule, d’immatriculation, de série… R. commente : « Elle malheureux. »
Fig. 4 – Afrique
R., une peinture à partir du thème « La Beauté intérieure ». R. appose son initiale et écrit : « Afrique, c’est un pays normal. Je vois le soleil. Le symbole donne une forme. »
Fig.5 – The City of London.
R., dernière production individuelle. « God is love » est écrit sur le fronton de l’église. C’est un jeu de punctum : un détail choisi d’une peinture classique (R. a choisi Paysage d’hiver avec patineurs de Pieter Bruegel, vers 1620), permet de peindre et d’écrire pour explorer une association d’idées personnelle et créative. Ce pastel est bien plus coloré que les dessins précédents de R., l’amour semble présent, mais son commentaire est ambivalent : « What a beautiful city, London ! London is such a beautiful city ! I don’t believe in you. I don’t believe in God. Just I believe in me. That’s good ! It’s most precious, as bread, salt and water. Sometimes, I look at all my life and I think : “Why ?” Because there is no wind. I can’t see something of London, there is too much fog ! » (Quelle belle ville, Londres ! Londres est une si belle ville ! Je ne te crois pas. Je ne crois pas en Dieu. Je crois juste en moi. C’est bon, ça ! C’est le plus précieux, comme le pain, le sel et l’eau. Quelquefois, je regarde toute ma vie et je me demande : “Pourquoi ?” Parce qu’il n’y a pas de vent. Je ne peux rien voir de Londres, il y a trop de brouillard ! ) » (Traduction et soulignement par IKM).

Ses deux premières productions (fig. 2 et fig. 3) illustrent de manière très réaliste son quotidien carcéral : sa cellule, la fenêtre…, couleurs sombres, pas d’horizon, sentiment dépressif. La peinture de la fig. 4 est colorée, la beauté humaine s’insère dans la beauté de la nature, une nature « normale », solaire, en lien avec les racines originaires. La ligne soulignée dans l’écrit concernant la fig. 5 traduit l’évolution vers un état d’esprit certes encore ambivalent mais plus positif. La confiance en soi reprend le dessus. Peu à peu, R. investit le thème de la beauté, proposé à un groupe de dix détenus dans ce protocole peinture/écriture sur dix séances, en coanimation avec ma collègue Anne Baby. L’imaginaire individuel et groupal permet un dé-collage créateur (Anzieu, 2000) de la réalité carcérale. L’ambiance change, l’humeur évolue. Avant de quitter le groupe, R. m’offre une mosaïque créée dans un autre atelier, représentant un œil grand ouvert sur le monde, le même que celui dans Afrique (fig. 4). Je le remercie et à la séance suivante, à mon tour, je lui offre un tout petit livre sans mots, une série de dessins en noir et blanc montrant un homme avançant sur un chemin et se faisant régulièrement écrasé par des chauffards. Mais il se relève à chaque fois et reprend sa route obstinément. À la fin, on ne sait toujours pas s’il réussira à ne plus se faire écraser… Cet échange est hautement symbolique : il m’offre un œil qui voit – le sien, devenu voyant – en ayant été vu par l’oeil qui le voit (le mien) avec em­­pathie… Mon regard bienveillant l’aidera-t-il à se relever 3 ? À quel moment de sa trajectoire dans l’atelier ce jeune homme a-t-il pu faire ce pas de côté, s’appuyer à nouveau sur un sol solide pour se propulser vers la sortie de son désespoir et de sa dépression ? Quelque part entre la Joconde – par la beauté de l’art, par la douceur de la femme ? – et le Ying et Yang, la philosophie de l’apaisement ? A-t-il pu entrevoir une sortie de l’impasse où sa vie l’avait mené ? Le passage en prison a-t-il pu lui apporter une réflexion, des solutions ? L’ambiance de l’atelier d’art-thérapie y a-t-elle contribué ?
Fig. 5 – La fenêtre – S’abstraire du réel, photo IKM, 2018
3. J’ai gardé pendant des années son cadeau car c’était une trace existentielle laissée par un être humain dont je ne connais pas le devenir mais qui pour moi est toujours présent. Hélas, au gré de mes déménagements, je ne le retrouve plus… J’espère qu’il garde le mien.

Dans une cellule, regarder un bout de fenêtre, un bout de ciel bleu, imaginer un cadrage qui crée le poétique (fig. 5) – voilà les ingrédients de la naissance d’une émotion, d’une métaphore. Cela permet de se décoller d’un réel psychique qui s’attacherait trop à la réalité physique, d’aller vers une symbolique abstraite et concrète simultanément, un « nouveau monde », un nouveau mythe, personnel et partageable (Katz-Mazilu, 2014). C’est par l’aide apportée à l’être humain pour faire face à la cruauté du monde, à l’insupportable de la souffrance, de la peur de la mort, des séparations, des deuils et des échecs, que la démarche artistique et les œuvres d’art acquièrent une valeur métaphysique et ontologique. Certainement pas par le simple divertissement, qui est un déni de réalité. « La culture est une résistance à la distraction » écrivait Pasolini. Alors que Jules César prescrivait de donner du pain et des jeux du cirque au peuple pour obtenir la paix sociale et la soumission par le minimum vital et la diversion/distraction. La culture est indispensable en prison ! Suite à un énième rapport sur le suicide et sa prévention en prison, recommandation fut faite non pas de multiplier l’accompagnement psychologique par des personnels qualifiés du soin mais de baisser les potences (sic) des télévisions pour éviter les pendaisons. Les détenus se pendaient alors à genoux… À l’inverse, il m’est arrivé aussi d’entendre des détenus parler de la prison comme du seul lieu de leur vie où ils ont ressenti du respect en tant qu’individu, de la part des intervenants extérieurs comme moi, mais également de certains surveillants, des travailleurs sociaux, de beaucoup de psychologues… Les parcours de vie des personnes incarcérées sont particulièrement chaotiques. La question de la victime et du bourreau est omniprésente dans l’étiologie des troubles. À cela s’ajoute la rigidité administrative et réglementaire fondée sur la nécessité d’assurer la sécurité des uns et des autres. Dans la trajectoire humaine, individuel et groupal sont indissociables, tout comme l’immersion dans l’environnement naturel et socio-culturel. Pour être appréhendé, l’ensemble exige une vision holistique. C’est sur le terrain ontologique que l’art-thérapie s’enracine pour accompagner tout un chacun, y compris les artistes eux-mêmes, dans le besoin d’un appui pour survivre et vivre à partir d’une mise au monde non demandée et non choisie. Dans La cyclothymie, pour le pire et pour le meilleur. Bipolarité et créativité (Hantouche et Blain, 2008), le psychiatre Hantouche et le créatif Blain unissent leurs voix dans une collaboration soignant/soigné pour faire le tour d’horizon complet – médical/psychiatrique, psychologique/ psychothérapeutique et créatif/artistique – des troubles de l’humeur, perturbations et pathologies des plus fréquentes, et de leurs traitements.

Quelques mots sur l’art-thérapie – quels principes, quels concepts, quels moyens, quelles méthodes ?
Les objectifs paraissent simples : créer un espace de respiration, de réparation, de redynamisation par la créativité et le partage. Il s’agit aussi de respecter l’éthique spécifique de la profession, formalisée par un code de déontologie 4. Au niveau conceptuel, l’art-thérapie se situe au croisement de nombreux champs épistémologiques : psychologie, psychothérapie, psychanalyse, psychosociologie, médecine générale et spécialisée (psychiatrie, ethnopsychiatrie, neuropsychiatrie, oncologie, gérontologie…), soins paramédicaux, anthropologie clinique, éthique et philosophie, sciences de l’éducation, sciences de l’art : théorie, histoire, philosophie de l’art et, bien sûr, la pratique artistique professionnelle ou amateur. L’art-thérapie fait appel à l’ensemble de la culture d’une époque dans toutes ses dimensions. Une théorisation récente de ses fondements et applications est élaborée par Klein dans Penser l’art-thérapie (2012). Un élément très important dans l’efficacité de l’art-thérapie est la compréhension des mécanismes psychiques à l’œuvre dans le processus créatif (Anzieu, 2000), éprouvés par l’art-thérapeute grâce à sa maîtrise des médiations artistiques et à sa propre pratique artistique. Au-delà des méthodes et des protocoles, chaque art-thérapeute se forge une vision et une pratique professionnelle propre. L’art-thérapeute doit développer sa compétence de manière à pouvoir conjuguer pensée convergente, pensée divergente et pensée syncrétique dans la

4. Voir la page Éthique sur le site de la FFAT www.ffat-federation.org

globalité d’un éclectisme éclairé (Katz-Mazilu, 2014), et parallèlement maîtriser l’équilibre entre la rigueur éthique et la malléabilité (Milner, 1979 ; Roussillon, 1991). Face à autant d’exigences, il est indispensable d’acquérir une formation suffisante 5.

Conclusion

Citons à nouveau Pasolini : « Il n’est point dessein de bourreau qui ne lui soit suggéré par le regard de la victime 6. » Est-ce pour tuer sa propre peur perçue dans le regard de la victime que le bourreau éteindra ce regard ? Alors comment faire pour devenir un bon art-thérapeute et un bon soignant, à l’heure d’entre chien et loup, entre bourreaux d’abord victimes et victimes devenues des bourreaux ? Comment conjurer la peur d’être aussi vulnérable que les autres face à ses propres démons autant que face à l’institution punitive ? Voici quelques pistes à explorer : à l’instar d’Ulysse, apprendre à naviguer avec intelligence entre les nombreux écueils (Katz-Mazilu, 2014), à l’instar de la Tortue se dépêcher lentement, avec le Chêne et le Roseau s’obstiner à chercher le juste milieu…Chacun(e) peut et doit élaborer son propre chemin, continuer, ne pas renoncer, ne pas cesser de travailler à sa propre pensée autonome et créative, à son autogenèse/régénération par la création artistique, intellectuelle, vitale. Et continuer ainsi à construire le sens de sa propre vie créative, laquelle aura valu la peine d’être vécue (Winnicott, 1969). Seul moyen de vaincre la peur… ?

***
Les deux dernières séances d’atelier ont été dédiées à une création collective sur le thème de la beauté des jardins. Il en a résulté un grand et magnifique collage/peinture, avec, au milieu, un

5. La formation de l’art-thérapeute français(e) peut suivre des voies diverses. Elle doit néanmoins correspondre aux exigences internationales élaborées par les professionnels des pays où le métier est institué et règlementé depuis plusieurs décennies déjà. La formation permanente et la supervision par des art-thérapeutes expérimentés sont indispensables tout au long de la vie professionnelle pour ce work in progress qu’est la créativité humaine, jamais définitivement acquise. Pour plus d’informations, cf. Formation sur www.ffat-federation. org
6. Écrits corsaires (1976) de Pier Paolo Pasolini.

personnage – peut-être chacun(e) d’entre nous ? – s’agrippant au bord du gouffre pour ne pas se noyer ?
Fig. 6 – Beauté, Ô ma beauté, détail.
Travail collectif , couverture du livret réalisé par un groupe de dix déténus de janvier à mai 2007 à la maison d’arrêt de Fresnes, dans le cadre des ateliers animés par Anne Baby et Irina Katz-Mazilu, accompagnées par la stagiaire Muriel Cordier et avec le soutien du spip (Service de probation et d’insertion pénitentiaire).

Voici le texte collectif ayant accompagné le livret : « Dans mon univers, j’ai construit une idée horrible qui passait et je l’ai enterrée. Ouf ! je me sentis bien, car je préférais cultiver des idées joyeuses. Cependant j’avais encore le goût du sang dans la bouche qui me hantait comme un fantôme. J’ai alors pris mon courage à deux mains et je me suis brossé les dents. Mais l’idée horrible a germé. Le combat continuait. Malheur aux prochaines générations qui pourraient récolter ce fruit amer. Mais une lueur d’espoir persistait. En effet, un paysan moustachu, un beau jour, faucha les idées horribles. Les hommes de bonne volonté avaient trouvé la voie pour aller vers un monde meilleur. Mais leur travail fut saccagé par un troupeau de brebis qui apportaient comme engrais leurs immondes déjections à ces mauvaises idées. Cependant, un petit homme avait planté un arbre qui se transforma en une belle et dense forêt. Tout était redevenu paisible. Mais il fallait être vigilant pour que cette forêt – très vulnérable – ne s’embrase pas. À bon entendeur salut ! Qui vivra verra ! »

Bibliographie

Anzieu D. (2000). Le corps de l’œuvre. Paris : Gallimard. Hantouche, E.,
Blain, R. (2008). La cyclothymie, pour le pire et pour le meilleur, Bipolarité et créativité. Paris : Robert Laffont. Katz-Mazilu, I. (2014). Surgissements mythologiques – quand le mythe vient à l’art-thérapie. La Présence des Mythes, Art&Thérapie, 118/119, 33-42. Klein, J.-P. (2012). Penser l’art-thérapie. Paris : Puf. Milner, M. (1979). Le rôle de l’illusion dans la formation du symbole. Revue de Psychanalyse, 5-6, 844-874. Rilke, R.M. (1998). Vergers. Paris : Gallimard. Rilke, R.M. (2014). Silences subis, silences choisis. In Revue annuelle de la ffat, Paris, p. 5. Roussillon, R. (1991). Un paradoxe de la représentation : le médium malléable et la pulsion d’emprise, In Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris : Puf, 130-146. Saigre, H. (2015). Survivre, Mythes et transgressions en art-thérapie, Paris, L’Harmattan. Winnicott D.W. (1969). Fear of Breakdown, In Review of Psycho-Analysis, 1, 1974/La crainte de l’effondrement, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, 1975. Winnicott D.W. (1998). Jeu et réalité, Paris : Gallimard.

Résumé

L’autrice explore et argumente la vision holistique et humaniste en art-thérapie. Une illustration est donnée avec un exemple issu du milieu carcéral. Bien que la raison d’être de cette institution ne soit pas le soin, la quasi-totalité des personnes y vivant en a besoin, détenu(e)s comme détenant(e)s. L’institution de non-soins qu’est la prison suscite la peur. Par quelles stratégies thérapeutiques peut-on espérer inverser la spirale descendante de l’angoisse, de la peur de l’effondrement et de la mort ? L’art-thérapie, par la créativité et le partage, offre un espace-temps de décompression, de réparation et de redynamisation.

Mots-clés

Art-thérapie, institution, peur, stratégies, créativité, détour.

Abstract

The author explores and argues the holistic and humanistic vision in art-therapy. An illustration is given of an example through the prison environment. Although this organization’s sole purpose is not care, almost all inhabitants are in need, detained as well as detainees. This non-care organization is a source of fear. Which therapeutical strategies can be hoped in order to reverse the downward spiral of anxiety, fear of breackdown and of death? Through its creativity and sharing, art-therapy offers a spacetime setting for decompression, repair and revitalisation.

Keywords

Art therapy, organization, fear, strategies, creativity, detour.