La prison, une institution
de (non-) soin et l’art-thérapie
Prison, a (non) Care Institution and Art Therapy
Irina Katz-Mazilu
Dans le silence plein (Rilke, 1998 ; ffat, 2014), on entend les respirations
des gens, le bruissement des feuilles, des craies, le déchirement
des bouts de papier, le crissement des plumes, l’écoulement des
encres et des peintures, le choc d’un objet qui tombe dans un geste
rendu maladroit par la tension émotionnelle.
Je peux entendre les pensées qui coulent, les conséquences qui
découlent, saisir les moments de jubilation ou de désespoir, de
confiance ou de confusion anxieuse. Je peux moi-même garder le
silence ou bien m’approcher, en silence toujours ou avec des mots.
Il arrive qu’une défaillance, quelquefois d’une certaine gravité, se
manifeste au moment même où je me situe physiquement proche.
C’est bien la spécificité de l’art-thérapie qui s’y dévoile. L’angoisse
y est contenue physiquement, la production et l’art-thérapeute sont
tous les deux des objets trouvés/créés pour conjurer la peur de l’effondrement
(Winnicott, 1969).
L’art : physique et métaphysique
La création artistique est elle-même un objet trouvé/créé dont la finalité
rejoint, rejoue et prolonge le temps des phénomènes transitionnels
(Winnicott, 1998). À partir de la créativité primaire inhérente à l’humain
et plus généralement encore à l’ensemble du vivant, l’artiste se
spécialise dans l’expression et le partage de son vécu avec soi-même
et autrui, en cultivant et développant sa sensibilité pour une ou
plusieurs médiations – visuelle, sonore, tactile, olfactive, gustative,
gestuelle… – et avec un savoir-faire acquis par des apprentissages
guidés ou autodidactes.
L’objet d’art se déploie dans un espace-temps concret, physique, il a
des caractéristiques descriptibles et mesurables : dimensions, durée,
poids, nombre de mots, tonalités des sons, amplitudes des gestes…
Suivant le contexte historique/sociologique et la personnalité du créateur,
cet artefact 1 peut obéir – ou non – aux règles, normes, doctrines
et idéologies de toutes natures que la vie sociale exige et impose.
L’artiste d’aujourd’hui est le seul acteur social qui peut s’octroyer le
droit de contrevenir aux normes de sa profession, quelquefois même
aux normes culturelles et sociales. Mais, dans le domaine artistique,
contrarier la norme est devenue une norme à son tour et il s’ensuit
une diminution de la valeur ontologique de cet acte. Le péril n’est
plus de contrarier le bourgeois comme du temps du dadaïsme et
du surréalisme des origines. Avec l’art postmoderne le danger pour
un artiste est de contrarier l’obligation de contrarier, de ne pas se
conformer au conformisme du non-conformisme, de la contrefaçon
artistique, du marché de l’art. Au risque de rester inaperçu. Le pire,
c’est l’indifférence…
La véritable finalité de la création artistique réside dans la possibilité
d’explorer les questions existentielles sans se trouver dans l’obligation
de donner des réponses définitives, universelles, démontrables
et incontestables – à la différence de la recherche scientifique naturellement
soumise à ces exigences. Il ne s’agit pas de séparer art et
science pour en faire des opposés, mais au contraire de les adjoindre
1. En anthropologie, produit ayant subi une transformation, même minime, par l’homme,et qui se distingue ainsi d’un autre provoqué par un phénomène naturel – DictionnaireLarousse.en tant que phénomènes complémentaires – car coexistent bel et bien
l’art de la science et la science de l’art. Il s’agit de leur permettre de
s’agréger dans un système qui devienne plus que la simple somme
de ses composantes. Il s’agit aussi de dépasser la dichotomie sciences
dures/sciences molles… car que dire du parallèle métaphorique
sexuel et sexiste de ces adjectifs ? Les sciences de la nature seraient
dures, donc masculines et sûres (mais la nature masculine est-elle si
sûre ?), alors que les sciences humaines seraient molles donc féminines
et un peu confuses… Cela prêterait à sourire si les conséquences
n’étaient pas si graves dans le monde de la santé et du soin. Il ne faut
pas s’étonner que les sciences humaines – dont l’art-thérapie – soient
les « parents pauvres » du monde scientifique et universitaire. L’exigence
de preuves mesurables d’une efficacité médicale appauvrit la
réflexion sur la créativité et l’imaginaire, au risque de conduire à des
applications pathogènes, notamment dans les institutions de soin.
D’où la peur…
Et l’institution de soin ?Ayant eu l’occasion de travailler dans des cadres très divers : clinique
psychiatrique et neuropsychiatrique, services sociaux, associations
autour du handicap, en ville également, j’ai pu constater à quel point
les problématiques s’imbriquent dans un cercle vicieux. Quelle que
soit la porte d’entrée dans ce cercle, les difficultés psychosociales s’arriment
les unes aux autres, s’enchaînent et reviennent jusqu’à devenir
sources de troubles, circulant à l’infini et de plus en plus vite sur la
pente d’une sorte de ruban de Moebius infernal… jusqu’à la catastrophe,
le passage à l’acte, la mort psychique voire physique.
Et que dire de cette institution de non-soins qu’est la prison, où se
retrouvent celles et ceux qui sont passés à l’acte ? Certes, il ne viendrait
à l’esprit de personne de considérer que la prison serait une institution
de soin. Néanmoins, la quasi-totalité des « habitants » en ont besoin,
à divers degrés, détenu(e)s comme détenant(e)s… Remarquons au
passage que nous disons : détenus et surveillants, et non pas détenus
et détenants, ou bien surveillés et surveillants. Pour mieux marquer la
différence entre les deux catégories sans doute… bien que l’enfermement
laisse ses traces pour tous. Le milieu carcéral doit sanctionner la
transgression et pour ce faire il est amené à contenir un grand nombre
de personnes souffrantes. De nombreux soignants y interviennent :
psychiatres, psychologues, infirmiers et infirmières, et quelques art-thérapeutes
également. Tous se débattent quotidiennement avec les
paradoxes engendrés par la détention d’êtres humains, entre contention
et contenant… L’institution elle-même vit la difficulté des failles administratives,
des routines épuisantes, des souffrances devenant violences.
Elle se doit néanmoins d’assurer des soins… tout en punissant.
Dans ce cadre paradoxal, une approche créative et humaniste offre
un espace-temps où les questions existentielles peuvent surgir sans
obligation de réponse, dans un partage de réflexion facilité par la stratégie
du détour – et, surtout, sans violence.
Ayant travaillé en tant qu’art-thérapeute pendant douze ans dans une
des plus grandes prisons de France, avec des hommes et avec des
femmes, il m’a fallu beaucoup élaborer pour ne pas succomber à des
peurs archaïques que ce cadre ne peut que raviver : la peur de l’enfermement,
de la persécution, de l’effondrement, de la violence, de la
mort. Durant ces années, des échos de mes propres traces mnésiques
se sont fait entendre. Ainsi, un jour d’atelier, nous nous sommes vus
enfermés à clé par un surveillant lors d’une alerte. Les gens, assis
autour de la table de travail, se sont tus, têtes baissées. Lourd silence.
Un détenu dit : « S’il y a le feu, on brûle… » Il y a eu des cas, en effet.
J’ai ressenti une vague de panique monter dans ma gorge. Je me suis
vue, enfant, enfermée dans un ascenseur transparent dont j’avais eu
très peur. Pendant ces années de prison, je n’avais plus eu peur de
l’avion mais quelquefois, dans une salle de spectacle, j’avais peur
qu’il y ait le feu et la panique générale… L’enfermement induit des
pathologies spécifiques qui s’ajoutent à tous les autres troubles et
maux précédents. On peut estimer qu’avec le cumul des problématiques,
90 % des détenus souffrent de troubles psychologiques et/ou
psychiatriques 2. Pour les 10 % restants, c’est qu’on ne les a pas encore
dépistés, peut-être ? Le taux de suicides en prison est dix fois supérieur
à celui de la population générale. Et que dire des surveillant(
e)s ?
Ils accompagnent leurs enfants à l’école le long du mur de la prison
2. « Profil psychiatrique des détenus », Études et résultats, Dreci, n° 181, juillet 2002 et« Le handicap plus fréquent en prison », insee, n° 854, juin 2002, dans Santé mentale, n° 71,octobre 2002, p. 7. en leur expliquant, je suppose, que les gens qui crient derrière les
barreaux sont des méchants. Leurs enfants n’ont-ils pas peur d’être
un jour punis de la même façon pour une de leurs fautes ?
Heureusement pour moi, m’est revenu, entre autres, un souvenir d’enfance
sur les explications que j’avais eues pour pouvoir ne pas succomber
à des vortex lors des baignades dans un grand fleuve sauvage et dangereux,
le Danube. J’avais alors appris à faire un pas de côté salvateur :
si vous êtes attiré par le fond, rien ne sert de lutter contre la force du
vortex. Bien au contraire, pour émerger il suffit de s’efforcer de faire un
pas de côté. Et surtout, pas de panique ! Le pas de côté permet de s’appuyer
sur le sol du fond d’eau et de se propulser vers la surface.
Le dessin ci-dessous tente d’illustrer cette opération de (auto)sauvetage.
On peut voir la spirale descendante comme une descente aux
enfers (celle de la noyade mais aussi de la dépression, de l’addiction,
du passage à l’acte…) – mais avec le bon pas de côté accompli, on
peut remonter vers la sortie du pétrin, seul(e) ou accompagné(e).